

Tous les Calédoniens ont une maison à Paris
Trop longtemps réduite dans les média au seul clivage entre les Européens natifs appelés «caldoches» et les indigènes mélanésiens aujourd’hui fiers d’être Kanak,la population calédonienne est une véritable mosaïque humaine, car de nombreuses communautés d’Asie,d’Océanie, de l’océan Indien, des Antilles et de Métropole, sont venues s’y installer…
Cette diversité trouve ses racines dans les méandres d’une histoire tumultueuse où les destins ont souvent été contrariés…
Prise de possession, colonisation, déportation, transportation, migrations, décolonisation… tous ces mots riment avec «population» et racontent l’histoire des Calédoniens…
Citadins, broussards ou vivant en tribu, tous prennent aujourd’hui conscience de leur appartenance à la communauté de destin à laquelle les invite l’Accord de Nouméa.
Joël Viratelle
Directeur de la Maison de la Nouvelle-Calédonie
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Les ancêtres des Kanak, les Austronésiens,
commencèrent à peupler l’archipel il y a environ
3000 ans. Depuis plusieurs millénaires, ces populations
originaires du sud-est asiatique avaient entrepris
une longue migration d’île en île, en débutant par
les archipels de ce que l’on appelle aujourd’hui
la Papouasie, puis en ontinuant vers le sud/sud-est
et les îles Salomon, le Vanuatu, les îles Fidji…
Dans l’archipel qui devait devenir la Nouvelle-Calédonie,
va progressivement se mettre en place la civilisation
kanak dont les caractères sont affirmés vers l’an 1000.
ILS SONT VENUS EN PIROGUE
AUTRES CONTACTS
AU XVIIIE SIÈCLE
James Cook est le premier Européen à mettre le pied
en Nouvelle-Calédonie, le 4 septembre 1774.
Des contacts plus fréquents ont lieu à partir de 1820
avec les pêcheurs de baleines. Dès 1840, ils sont suivis
par les santaliers et les missionnaires. Certains ouvrent
des comptoirs, s’installent définitivement, et les
ancêtres des plus vieilles familles néo-calédoniennes
d’origine européenne remontent à cette époque.
Les missionnaires protestants, britanniques pour la
plupart, s’implantent d’abord aux îles Loyauté, et les
catholiques, français en majorité, sur la Grande Terre. Cette période, dite des premiers contacts, sera marquée
par le recul démographique des populations insulaires
dû au choc microbien, d’une part, et aux débuts
de l’acculturation, d’autre part, deux phénomènes à l’origine de l’affaiblissement et la déstructuration
de la société kanak.
LE TEMPS DES CONDAMNÉS
ET DES TRAVAILLEURS SOUS CONTRAT
À partir de la prise de possession française, le 24
septembre 1853, ce sont essentiellement des bagnards
français, les transportés (puis les déportés politiques, dont les Kabyles et les délinquants récidivistes
relégués), qui viennent peupler la jeune colonie.
Parallèlement, la «colonisation libre» est encouragée.
Après les colons anglo-saxons invités par James Paddon,
des Français arrivent d’Alsace-Lorraine, de l’île de la
Réunion, du nord de la France, sous l’impulsion des gouverneurs successifs.
Avec la découverte de la garniérite en 1864, et
l’ouverture des premières mines de nickel, de chrome
et de cobalt, ainsi que le développement des cultures spéculatives (canne à sucre, coton, café), les autorités
ont besoin d’une main-d’oeuvre importante qu’elles
font venir des Nouvelles-Hébrides (actuel Vanuatu),
du Tonkin (actuel Vietnam) et du Japon. Le gouverneur
Feillet fait également venir en masse des Javanais,
surnommés coolies, pour renforcer la main-d’oeuvre.
Entre-temps, le gouverneur Feillet s’oppose à la
poursuite des convois de bagnards. Le dernier convoi
arrive en 1897 et le bagne ferme définitivement
en 1931.
APRÈS LE BAGNE,
DE NOUVEAUX VENUS
À la fin du bagne, les libérés et certains amnistiés
kabyles s’installèrent pour toujours dans le pays.
Leurs noms et quelques rituels sauvegardés
indiquent encore cette origine chez leurs descendants
contemporains.
Une immigration libre va aussi combler le manque
récurrent de main-d’oeuvre, pour l’exploitation
des mines en particulier : les nouveaux venus sont
originaires de Wallis et Futuna, de Tahiti, des
anciennes colonies françaises d’Afrique, de Chine
et du Vietnam.
Des Antillais, notamment des Martiniquais,
s’installent sur le Caillou, sans oublier bien sûr
les Français de Métropole qui, souvent venus pour
remplir des missions de service public, choisissent
parfois de rester sur cette terre d’Océanie.
Avec l’indépendance de l’Algérie et le boom du nickel
dans les années 1960-1970, les Néo-Calédoniens virent
affluer des «Pieds-Noirs», mais aussi toujours des Métropolitains, ainsi que des Antillais, des Réunionnais
et des Malgaches. Dans une moindre mesure,
les Tahitiens se sont aussi implantés sur le Caillou et
cette tendance s’est accélérée, l’industrie du tourisme
marquant le pas en Polynésie.
DÉMOGRAPHIE CONTEMPORAINE
ARC-EN-CIEL HUMAIN
En ce début de XXIe siècle, la population de la
Nouvelle-Calédonie, originaire des cinq continents,
est l’héritière de ces peuplements successifs, riche
de toutes ces origines. Cette diversité culturelle,
et les métissages qui ont suivi les différentes vagues
de peuplement, sont particulièrement flagrants dans
plusieurs quartiers de Nouméa. Une sortie d’école est
un feu d’artifice, un tourbillon de physionomies et de
couleurs, de mélanges improbables du monde entier.
D’où l’importance de la notion de «destin commun»évoquée par les Accords de Nouméa.
Le dernier recensement, en 2004, dénombra plus de 230000 habitants en Nouvelle-Calédonie. Même si la bonne santé économique du pays a sans doute attiré de la main-d’oeuvre et des entrepreneurs venus d’ailleurs, l’archipel reste peu peuplé. La population de la Nouvelle-Calédonie ne cesse de s’accroître depuis les années 1950 (taux d’accroissement de 2,6% par an en 2004). L’allongement de la durée de vie, un taux de fécondité élevé et, enfin, l’immigration expliquent cette augmentation spectaculaire d’une population jeune.
UNE FAIBLE DENSITÉ
DE POPULATION
Avec une densité de population de 12,4 habitants/m2,
six fois inférieure à celle de la Polynésie, les femmes et
les hommes ont encore beaucoup d’espace en Nouvelle-
Calédonie. L’île de Lifou, sans relief important mais
un peu plus étendue que la Martinique, n’est habitée
que par 10300 personnes environ (plus de 380000 en
Martinique). Les hommes se comptent sur les doigts
de la main dans certaines parties de la côte Ouest
dédiées à l’élevage semi extensif. De même, hormis
quelques tribus et villages miniers, la vie du XXe siècle
a drainé les habitants des hauteurs de la Chaîne vers
la côte, voire jusqu’en ville. Au sud-est, la magnifique
Côte Oubliée, sans accès routier, porte bien son nom.
341 tribus sont réparties sur l’archipel, à travers 33
communes. En 1996, 98% des habitants de la province
des Loyauté et 80% de ceux de la province Nord étaient
kanak. Il faut savoir que les habitants des Loyauté
ont bénéficié très tôt d’un régime spécial, interdisant
l’installation de colons.
L’APPEL DE NOUMÉA
Le gros de la population (71%), attiré par les perspectives
d’emploi, se concentre désormais en province Sud
et surtout dans le Grand Nouméa (Nouméa
et les communes de Dumbéa, Mont-Dore et Païta)
qui représente les deux tiers de la population de
la province Sud, soit plus de la moitié des habitants
de l’archipel.
EN 2030,
LES DÉSÉQUILIBRES DÉMOGRAPHIQUES
S’AGGRAVERONT
Selon les projections démographiques de l’Institut
de la statistique et des études économiques (ISEE),
la population de la Nouvelle-Calédonie en 2030 sera
plus vieille mais toujours plus concentrée autour de
Nouméa. La collectivité comptera environ 312000
habitants, dont un sur cinq aura plus de soixante ans,
contre un sur dix actuellement. L’espérance de vie à la naissance sera de 77,6 ans pour les hommes et
83,3 ans pour les femmes, et l’âge médian dépassera
les 36 ans, contre 28 ans en 2005. Pour la première
fois dans l’histoire moderne de la région, et grâce à un taux de croissance démographique deux fois
supérieur, la population du Vanuatu dépassera celle
du Caillou avec 384000 habitants.
PLURIETHNICITÉ
ET MÉTISSAGE
Plutôt que de parler d’ethnie, l’Institut de la
statistique et des études économiques de Nouvelle-Calédonie préfère employer le terme «communauté d’appartenance». Il est plus approprié en effet, en
particulier à l’égard des familles aux origines diverses
qui, selon leurs passés et leurs idées, se placent de préférence dans telle ou telle communauté ou encore
se revendiquent tout simplement néo-calédoniennes.
En 1996, 44% des personnes interrogées se considéraient comme appartenant à la communauté kanak. Elles représentaient donc la plus grande communauté néo-calédonienne. Mais déjà, si l’on additionnait les habitants d’origines européenne (34%) et polynésienne (12%), le peuple premier n’avait plus la majorité absolue.
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LA COUTUME
Le clan, qui regroupe des individus se reconnaissant
un ancêtre commun, est à la base de l’organisation
sociale kanak. La vie de ces communautés très
structurées est rythmée par les activités sociales et
agricoles qui se déroulent selon un calendrier précis,
le calendrier de l’igname. La culture de ce tubercule
associé au masculin (contrairement au taro, féminin),
joue un rôle prépondérant. La mise en terre et surtout
la récolte des ignames donnent lieu à de grandes
cérémonies festives.
Tous les stades de sa culture (préparation des sols,
germination, plantation, gestation, apparition
des feuilles…) sont associés à des périodes précises et
des événements communautaires (mariages, deuils,
alliances, sacre de chef, circoncision…). Quant aux
relations intercommunautaires, elles empruntent
les chemins coutumiers et sont régies par des rituels
d’échange. C’est ce que l’on appelle la Coutume.
DIVERSITÉ
DES LANGUES
Avant la colonisation, en l’absence d’autorité
centrale, chaque clan ou ensemble de clans kanak
développa des particularismes culturels, comme
en témoignent les 28 langues et 11 dialectes encore
parlés dans le pays.
Les langues kanak sont enseignées dès l’école
maternelle (4 langues sont enseignées au baccalauréat)
et, depuis peu, une académie est chargée de leur
promotion et de leur développement. Les trois langues
les plus parlées sont le drehu (Lifou), le nengone
(Maré) et le paicî (nord de la Grande Terre). Le français
est la langue officielle et véhiculaire, celle qui fait
le lien entre les diverses communautés, kanak
et non kanak.
LES DERNIERS COW-BOYS
FRANÇAIS
Sur cette civilisation mélanésienne aux mille nuances,
s’est greffée avec le bagne, puis la colonisation,
une culture d’inspiration anglo-saxonne et française.
Pendant longtemps, le seul moyen d’assurer sa
subsistance hors de Nouméa étant l’agriculture,
la plupart des Européens s’y exercèrent avec plus ou
moins de bonheur selon les régions. Certains sols étant
arides, leurs propriétaires les vouèrent à l’élevage
bovin sur les stations. Dans la réalité contemporaine,
ce sont des agriculteurs, des éleveurs mais aussi
des hommes de la mine, ouvriers et «rouleurs».
SAVEURS
ET COULEURS DU MONDE
La gastronomie néo-calédonienne est le miroir
de cette diversité. Parmi les plats les plus populaires :
le nem, d’origine vietnamienne, le bami, d’origine indonésienne, la salade de poisson cru et le poé,
d’origine polynésienne, les acras, d’origine antillaise,
les achards, d’origine réunionnaise… Ces recettes
importées rivalisent avec le bougna kanak, mélange
de viande ou de poissons et de tubercules cuits à
l’étouffé, et les traditions gastronomiques françaises
ou encore méditerranéennes.
Dans le domaine vestimentaire, on rencontre aussi
bien le manou (équivalent du paréo polynésien)
que le short et les tongs (ici nommées «claquettes»),
sans parler de l’ensemble chemise et pantalon
répandu par les Européens.
L’AMÉRIQUE DÉBARQUE
Le passage d’un million de soldats des États-Unis
pendant la Seconde Guerre mondiale (les G.I.’s),
quand la Nouvelle-Calédonie servait de base arrière à la guerre du Pacifique, a laissé des traces durables
dans le paysage culturel du pays. Les Néo-Calédoniens
furent subjugués par l’avancée technique et la culture populaire de l’Amérique des années 1940. Cinquante
ans plus tard, le culte de la voiture et du cinéma,
mais aussi une certaine idée de l’égalité et du succès
sont encore très vivaces.
LE MWÂ KÂ
Très symboliquement, non loin du monument élevéà la mémoire des «Américains», place de la Moselle à Nouméa, se dresse depuis 2005 un grand poteau sculpté: planté dans la pirogue d’un «Vieux» kanak,
le mât représente la culture originelle de la Nouvelle-
Calédonie qui emporte avec elle les autres
communautés issues de l’immigration. Entre racines
et futur, le pays se construit un «destin commun»
ou une «communauté de destin». Il a été planté
en 2003, pour commémorer les 150 ans de la prise
de possession française. Il signifie que le temps de
la colonisation est terminé et que les communautés
néo-calédoniennes, toutes plus ou moins victimes
de cette histoire troublée, doivent maintenant
s’entendre pour vivre en paix.
LE DESTIN COMMUN
La Nouvelle-Calédonie est engagée dans un processus unique au monde, initié par les Accords de Matignon (1988), puis l’Accord de Nouméa (1998). Il s’agit d’une progression par étapes pour plus d’autonomie et vers l’autodétermination, avec l’accord des habitants et activement soutenue par les représentants de l’ancienne puissance de tutelle, l’État français. L’accord prévoit un calendrier de transferts des compétences irréversibles et l’élaboration de signes identitaires.
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STÉPHANE CAMILLE est écrivain, traducteur et journaliste.POUR EN SAVOIR PLUS
LIVRES
Histoire et géographie – cycle 3,
Nouvelle-Calédonie, collectif
Centre de documentation pédagogique
de Nouvelle-Calédonie
Nouméa, 2007
Langues kanak et accord de Nouméa
actes de colloque, ADCK
Nouméa, 2000
Petit Dictionnaire calédonien particulier
par Etienne Dutailly
Editions Le Chien bleu
Nouméa
Pour qu’un ciel flamboie
roman, Bernard de la Vega
Editions Grain de Sable
Nouméa, 2008
Les Mots de la Nouvelle-Calédonie
lexique, Christine Pauleau
Centre de documentation pédagogique
de Nouvelle-Calédonie
Nouméa, 2007
Nouvelle-Calédonie, vers l’émancipation
Alban Bensa
Découvertes Gallimard
Paris, 1990-2007
DVD
Antipodes
documentaire réalisé par Jacques-Olivier
Trompas, Canal + Calédonie
Néo Productions, 2006
Nouvelle-Calédonie
documentaire réalisé par Jacques-Olivier
Trompas, Canal + Calédonie
Néo Productions, 2004
La Nouvelle-Calédonie,
colonie pénitentiaire
Centre de documentation pédagogique
de Nouvelle-Calédonie
Nouméa, 2006
Le récif corallien
Centre de documentation pédagogique
de Nouvelle-Calédonie et IRD
Nouméa, 2007